Musique et technologie

Musiques africaines et nouvelles technologies : quelles perspectives ?

Depuis la naissance d’internet et le développement exponentiel des nouvelles technologies, nos modes de vies ont radicalement changé. Pour le milieu musical, c’est un vaste bouleversement, progressif, particulièrement en Afrique. Ces évolutions actuelles et futures, sont-elles bénéfiques pour les acteurs de ce domaine éminemment populaire ? Quelles sont les nouvelles perspectives qui s’offrent aux créateurs, aux promoteurs, aux diffuseurs et aux consommateurs de musiques africaines ?

Un contexte inégal

L’essor mondial d’internet (3,81 milliards d’internautes en 2017, soit 51% de la population selon Wearesocial.com) permet aux consommateurs de découvrir des artistes de plus en plus variés.

Aujourd’hui, même un artiste sans label mais avec une bonne stratégie de communication, peut être écouté dans le monde entier. Des stars naissent, parfois le temps d’un morceau, des carrières fulgurantes voient le jour. Les revenus de l’industrie musicale sont en hausse, pour la première fois depuis 20 ans, grâce aux services de streaming musical (Spotify, Google Play Music, Apple Music…).

Mais l’Afrique, pourtant 2ème plus grand marché des technologies mobiles, derrière la zone Asie-Pacifique, est la région du monde la moins bien couverte, avec moins de la moitié de la population abonnée à un réseau mobile et en 2017, selon le site Internet Live Stats, près de 281 millions d’internautes pour un taux d’accès moyen d’à peine 23%, (29% selon We are social), avec de grandes disparités entre les pays.

Ainsi l’ouverture sur le monde pour les artistes africains est certaine, mais la communication intercontinentale, avec des réseaux de plus ou moins bonne qualité selon les pays, est encore faible. Or, l’accès aux nouvelles technologies dépend d’internet. Les nouvelles possibilités de développement, de diffusion, de communication, de création et d‘apprentissage, passent par ce réseau. Son amélioration en termes de couverture de territoire et de qualité est donc une condition sine qua non aux anticipations ici développées.

Mutations créatives et économiques

Apprendre le solfège, ou à jouer d’un instrument, à chanter, ou à se servir d’un logiciel, prend une dimension ludique à travers tout un panel de vidéos, logiciels et applications interactives, voire de réalité virtuelle, à concevoir évidemment en parallèle d’un apprentissage physique, indispensable. De nouvelles formes d’instruments naissent, comme par exemple le fait de pouvoir utiliser n’importe quel objet comme support.

La musique électronique, sans cesse enrichie de nouveaux sons, évolue et se mêle à l’acoustique, au service de l’imaginaire du compositeur, qui peut même être une intelligence artificielle. L’afro-électronique, mêlant chants et rythmes traditionnels à des sonorités électroniques expérimentales, connaît un engouement mondial notable.

Des créations collaboratives qui ne connaissent plus de frontières se multiplient. Des sites permettent aux musiciens d’être mis en contact avec des arrangeurs, par exemple, et de faire mixer leurs morceaux au meilleur prix, et dans les meilleures conditions, ou de faire des « featuring » avec des artistes à l’autre bout du monde.

Les échanges et créations interdisciplinaires se développent et se diversifient. La musique fait partie intégrante de l’art graphique et donc aussi, des jeux vidéo, un marché en expansion. Certains pays, comme le Japon, connaissent ainsi des stars digitales, totalement numériques et un groupe de robots épate les publics d’Europe.

La conception même de l’œuvre musicale change. Le visuel est devenu quasiment indispensable. Au-delà du traditionnel clip vidéo, on parle d’« albums visuels », (cf. Lemonade de Beyoncé). La diffusion de concerts, qui peut même se faire en direct, voir en réalité virtuelle, est aussi très populaire.

C’est donc une évidence d’imaginer que d’ici une vingtaine d’années, la conception musicale ne se fera plus sans la collaboration d’artistes visuels. Ce qui veut aussi dire que pour être compétitif au niveau mondial, l’industrie musicale africaine va devoir être financièrement plus soutenue. À ce jour, les difficultés que rencontrent un musicien, un groupe, pour financer un clip en Afrique, augurent mal de la possibilité de faire des albums visuels.

Il est incontestable que les réseaux sociaux et les sites comme YouTube, permettent une médiatisation formidable d’artistes autrefois isolés du reste du

Il est incontestable que les réseaux sociaux et les sites comme YouTube, permettent une médiatisation formidable d’artistes autrefois isolés du reste du monde. Mais le niveau technologique, en termes de modes d’accès et de conformation (visuels en 3D, etc.) évoluant, les musiciens africains auront besoin d’investisseurs sérieux pour être compétitif.

De nouvelles formes de financement d’albums et de clips, comme le crowdfunding sont apparues. Régulièrement utilisées par les musiciens, les plateformes de téléchargement légales génèrent des revenus de manière automatique, ce qui est un changement notable pour les musiciens africains dont les sociétés de droits d’auteur sont inégalement efficaces selon les pays.

Mais bien évidemment, les plateformes internationales proposent d’abord aux consommateurs les artistes sous contrat avec les plus gros labels, avant de suggérer des indépendants, au consommateur, qui, s‘il n’est pas un peu curieux, ne découvrira jamais autre chose. En cela, ces plateformes ne sont, au premier abord, pas très différentes des médias classiques.

Droits et revenus des auteurs en danger

En Afrique, les plateformes de téléchargement légal se multiplient. C’est un secteur d’avenir. L’investissement d’Akon, dans Musik Bi, plateforme sénégalaise à ambition mondiale, qui a récemment acheté 50% des actions, pour 50 millions de FCFA (83 752 dollars US), en est une preuve.

Pour l’instant, les profits générés par les téléchargements légaux profitent principalement aux producteurs et aux plateformes de streaming et dans une infime partie aux artistes, puisque sur le prix moyen d’un album téléchargé, soit 6 550 F CFA (10.9 dollars US), 3 000 F CFA (5 dollars US) revient aux producteurs ; 1 387 F CFA (2.97 dollars US) à la TVA ; 1 283 F CFA (2.14 dollars US) à la plateforme de streaming ; 655 F CFA (1.09 dollar US) est partagé entre les auteurs, compositeurs et éditeurs et uniquement 301.3 F CFA (0.5 dollars US) revient aux artistes-interprètes.

Quand l’artiste est rémunéré par l’écoute en streaming, par abonnement, il ne perçoit qu’entre 1.31 F CFA (0.002 dollar US) et 2.62 F CFA (0.004 dollar US) par écoute et quand le streaming est financé par la publicité, donc gratuit pour le consommateur, sa rémunération descend à 0.0655 F CFA (0.0001 dollar US) … Autant dire zéro. Ajoutons à ces chiffres surréalistes que la part attribuée aux artistes-interprètes sur le montant d’un abonnement est partagée entre tous les artistes écoutés au cours du mois, en fonction de leur part de marché, ne tenant ainsi pas réellement compte du nombre exact d’écoutes.

Du fait qu’en plus, ce sont les producteurs qui reversent aux artistes leur rémunération, qui varie en fonction du contrat qui les lie, les disparités entre artistes en termes de revenus risquent, à l’avenir, de se creuser. En réponse, les autoproductions et labels indépendants, déjà en forte croissance, seront sûrement une solution d’avenir pour les artistes musiciens.

Malgré cette répartition de droits très discutable, la consommation est telle que la collecte des droits d’auteurs dans le monde, principalement dans le domaine de la musique, n’a jamais été aussi importante, avec 5 633 milliards de F CFA (9 435 millions de dollars US) dans 123 pays en 2015, dont 1 % en Afrique. Selon l’efficacité des sociétés de gestion de droits, ces repartions sont plus ou moins bien gérées. Le Burkina Faso se démarque avec, en 2016, 454 millions de francs CFA (760 469 dollars US) distribués à plus de 11 000 bénéficiaires par le BBDA).

Au-delà du fonctionnement plus ou moins efficace des sociétés de droits d‘auteur, le contrôle du piratage des œuvres est un enjeu de taille, auquel les acteurs de l’industrie musicale africaine devront s’atteler sans relâche.

Depuis la naissance d’internet, le piratage d’idées et de contenus est le cauchemar des auteurs de toutes disciplines artistiques. Les musiciens ne sont pas en reste avec une fuite de leurs droits pratiquement inchiffrable, sans compter les plagiats incontrôlables. Pour se rassurer, considérant que c’est de la promotion, ou par découragement, certains proposent leurs albums en téléchargement gratuit, comptant plus sur les concerts pour vivre que sur leurs droits d’auteur.

Le diffuseur, comme par exemple YouTube qui est doté d’une reconnaissance automatique suivit de blocage de la vidéo en cas d’utilisation frauduleuse d’un morceau, est responsable de la sécurisation de ses contenus. Des labels comme Warner travaillent au développement de logiciels de reconnaissance musicale, qui permettront de limiter les dégâts, mais les hackers développeront à coup sûr leurs propres méthodes pour les détourner.

Reste à compter sur le consommateur, qui devrait avoir conscience que le plaisir auquel il a accès est le fruit d’un travail soutenu, qui a demandé bien des sacrifices et des mois, voire des années, de travail, à ses auteurs.

La musique africaine sera donc incontestablement un secteur d’avenir, facteur de développement et d‘innovations culturelles, dont l’impact ira grandissant, bien au-delà du continent. Mais, si les autorités et les investisseurs ne soutiennent pas les artistes, ceux-ci risque d’être broyés dans la toile.

Le système actuel, tout en faisant miroiter des possibilités infinies de promotion et de diffusion, ne donne pas, à ce jour, aux artistes, la part qui devrait leur revenir, et donc les moyens de leurs ambitions, ni ne leur garantit la protection efficace de leurs œuvres. C’est de cet aspect juridique, technologique, et économique que dépend l’avenir de la musique, en Afrique et dans le monde, menacée de devenir totalement virtuelle à terme si on n’y prend garde.

Source : Music In Africa